La Suisse ne dispose actuellement que de 72 jours de réserves obligatoires de kérosène, loin des 90 jours prescrits par la loi, selon des chiffres communiqués à la presse helvétique. L'Office fédéral pour l'approvisionnement économique du pays (OFAE) a confirmé que l'objectif légal n'est pas atteint, tout en assurant que l'approvisionnement global en produits pétroliers reste garanti. Ce déficit n'est pas nouveau : fin 2025, la couverture n'atteignait déjà que 2,2 mois. L'OFAE évoque des « écarts dans la marge de fluctuation habituelle » entre le niveau des stocks et la consommation réelle. Néanmoins, cette fragilité survient alors que la chaîne d'approvisionnement internationale du kérosène est déjà fortement perturbée par le conflit au Moyen-Orient.
La cause principale du déficit réside dans la pandémie de Covid-19. Pendant cette période, la demande de kérosène s'est effondrée, entraînant une réduction des volumes stockés. La réglementation suisse impose de couvrir trois mois de consommation sur la base des ventes moyennes des trois dernières années dans les aéroports du pays (hors Bâle-Mulhouse), ce qui crée un décalage lorsque le trafic reprend brutalement. Depuis la pandémie, le trafic aérien en Suisse et en Europe a fortement repris, voire « explosé » sur certains segments loisirs, sans que les stocks puissent être reconstitués au même rythme. L'OFAE reconnaît que « de grandes quantités sont stockées avec du retard », ce qui pèse sur la capacité du pays à atteindre rapidement le seuil des 90 jours. Dans ce contexte, la moindre perturbation logistique ou géopolitique se répercute plus vite sur le système.
En Suisse, le stockage obligatoire de kérosène est géré par Carbura, une organisation faîtière qui opère les réserves pour le compte de ses membres, parmi lesquels figurent les grands importateurs de pétrole (Shell, BP, Socar) ainsi que des transporteurs comme Swiss, easyJet et des dizaines de plus petites entreprises. Carbura gère l'infrastructure de stockage et la rotation des stocks, financée par une taxe à l'importation de 0,15 centime par litre de produits pétroliers, répercutée in fine sur les consommateurs. Ce mécanisme est au cœur de la résilience – ou de la vulnérabilité – de l'aérien helvétique.
La crise actuelle est principalement due au choc géopolitique de la guerre menée par les États-Unis et leurs alliés contre l'Iran, qui a entraîné un blocage partiel du détroit d'Ormuz. Une large part des flux de produits raffinés, dont le carburant aviation destiné à l'Europe, à l'Afrique et à l'Asie, transite par ce corridor maritime stratégique. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) estime que si l'Europe ne parvient à remplacer qu'environ la moitié de ses importations en provenance du Moyen-Orient, les stocks de carburant aviation pourraient tomber à 23 jours de couverture dès juin, entraînant des « pénuries physiques » dans certains aéroports. ACI Europe prévient qu'« une pénurie systémique de carburant aviation deviendra une réalité pour l'UE » si le transit via Ormuz ne reprend pas significativement dans les trois prochaines semaines. Pour la Suisse, hub de correspondance important via Zurich, compter uniquement sur ses stocks obligatoires ne suffit plus.
Les grandes compagnies aériennes desservant la Suisse affichent une posture de confiance tout en reconnaissant la pression croissante. Swiss indique que l'approvisionnement en kérosène est assuré à son hub de Zurich, à Genève et sur l'ensemble du réseau, mais suit de près l'évolution, notamment en Asie. Lufthansa souligne que ses besoins en kérosène sont couverts à environ 80% pour 2026 et 40% pour 2027 grâce à des stratégies de couverture. EasyJet a sécurisé environ 70% de ses besoins pour l'été et ne prévoit pas de suppression de vols structurelle liée au carburant. Ces niveaux de couverture lissent l'impact des prix mais n'éliminent pas le risque de rupture physique localisée. Certaines compagnies ont déjà adapté leurs programmes long-courriers au départ de Zurich : Edelweiss a annulé plusieurs rotations vers les États-Unis, et Beond a réduit certaines liaisons de luxe.